Système de retraites, épargne et investissement
Des liens dynamiques et puissants au
service du développement
Par Mohamed
BENDRISS BENAHMED
Inspecteur des Finances, Directeur de
la CMR
C |
'est aux Etats-Unis
qu'a commencé le débat sur l'incidence des systèmes de retraite sur l'épargne et
l'investissement. Le coup d'envoi d'une intense controverse fut donné par Martin
Feldstein. Il affirma dans un article publié en 1974 que l'OASDI (la sécurité sociale
américaine) induit une baisse de l'épargne des ménages de 50% (estimés en 1971).
Bien avant cet
auteur, Philip Cagan, moins célèbre, analysa en 1965 le lien entre épargne et système
de pension privé géré en capitalisation. Il affirma que les ménages affiliés à une
caisse de retraite réalisent un taux d'épargne supérieur à ceux qui ne disposent
d'aucune couverture. Par ailleurs, les personnes qui ont opté pour des régimes gérés
en capitalisation épargnent plus que celles qui sont couvertes par des régimes basés
sur la répartition.
Plusieurs
chercheurs américains ont essayé par la suite de vérifier les travaux empiriques de ces
deux auteurs et particulièrement ceux de M. Feldtstein. Mais ces recherches n'ont pas pu déboucher sur une conviction
probante et définitive. Il en résulta une certaine relativisation de l'opposition entre
répartition et capitalisation eu, par conséquent, une accalmie dans la discussion qui
animait la place américaine.
Le débat rebondit
avec plus de vivacité et même de passion en Europe où les systèmes de retraite publics
commençaient à montrer quelques signes d'essoufflement. Un doute quant à leur capacité
à résister aux conséquences du vieillissement démographique s'est propagé dans ces pays
donnant lieu à un débat public passionnant et passionné. L'accroissement rapide
de la population âgée annonce en effet de nouveaux défis dont l'alourdissement du
fardeau sur les actifs. La persistance du chômage aidant, ces derniers seront amenés à
consentir d'avantage de cotisations. D'où, amenuisement de leurs capacités d'épargne.
Qu'en est-il au
juste ?
A priori la
préparation financière à la retraite constitue l'acte d'épargne par exellence. En
versant régulièrement une cotisation à sa caisse de retraite, l'individu renonce
temporairement à une partie de son, revenu pour la récupérer, après plusieurs
décennies sous forme de rente viagère. Le fait de " mettre de l'argent de côté
pour en avoir devant soi " comme le préconise la sagesse populaire permet de
reporter une partie de son salaire pour en disposer au cours du troisième âge, lorsque
cesse la perception de tout revenu d'activité.
Selon la théorie
de la consommation et du cycle de vie, les personnes effectuent des économies pendant
leur activité et dépensent ces mêmes économies après la retraite.
Abondant dans le même sens, Catherine Mills affirme que "l'assurance vieillesse
constitue un système d'épargne forcé échelonné dans le temps et payé par les
intéressés".
Or, ce raisonnement qui apparaît si simple et si évident n'est pas toujours le reflet de
la réalité. Si tout le monde s'accorde à considérer que l'individu pré finance sa
retraite lorsque le régime auquel il est affilié fonctionne selon la technique de la
capitalisation, la question néest pas aussi sûre dans le ces des régimes gérés par
répartition.
La répartition ou
la mécanique des chaînes d'argent
Mr. Jean Bichot
compare le mécanisme de fonctionnement de la répartition à celui des chaînes d'argent.
Il remarque que "dans les deux cas, les personnes qui ont donné l'argent à
quelqu'un en amont dans la chaîne se
rattrapent en faisant payer ceux qui se trouvent en aval". En effet, dans les
systèmes basés sur la répartition, les cotisations versées régulièrement par les
affiliés ne sont pas mises de côté, en réserve à l'instar des pratiques des comptes
d'épargne. Le produit total des versements effectués par les actifs est utilisé
instantanément par les caisses pour payer les pensions des retraités. Dans ce système,
il n'existe pas de corrélation entre la cotisation et la pension. Comme en matière de
finances publiques, l'ensemble des cotisations sert à financer.
L'ensemble des
pensions, selon cette logique, les droits à pensions
étant déterminés au préalable de façon juridique nonobstant les capacité
financières du régime, ce sont les cotisations qu'il faut augmenter lorsque les
ressources ne suffisent plus à faire face aux charges.
Dans le système de répartition, chaque
génération est tenue de partager son revenu d'activité avec celle qui l'a précédée.
Les personnes en activité financent les pensions des actifs d'hier devenus aujourd'hui
retraités. Quant à leurs propres pensions, elles seront à la chargede génération
future d'actifs. la répartition crée ainsi une chaine de solidarité entre, au moins,
trois générations.
Impact sur
l'épargne
La répartition
repose donc sur une logique de partage qui se traduit par des transferts instantanés de
ressources entre génération. Cette coopération qui s'institue entre générations
enchevêtrées repose sur un contrat social implicite et putatif dont les termes sont sont
obligatoires. En effet, sans cette obligation le système ne peut pas être durable. Or,
ce caractère obligatoire fait qu'on perçoit souvent les cotisations comme une taxe
parafiscale plutôt qu'une épargne.
Ce facteur ajouté
à celui de l'instantanéité des transferts, font que plusieurs chercheurs dont Martin
Feldstein considèrent que la répartition exerce
un effet négatif sur l'épargne, limitant ainsi la formation du capital.
Une telle
conclusion est plus facilement admise dans les sociétés confrontées au vieillissement
démographique. En effet, lorsque la population des retraités est réduite et pensions
relativement faibles, la ponction sur les revenus est très limitées, les taux de
cotisation étant normalement bas. Mais au fur et à mesure que cette population augmente,
la partie du PIB consacrée au financement des retraites devient de plus en plus
importante. Dans de nombreux pays européens et asiatiques, on prévoit que cette part
pourrait dépasser 15% dans les prochaines décennies. Le financement des prestations de
retraite nécessitera alors le relèvement des taux de cotisation à des nivaux qui
risquent d'être insupportables (40% en France à l'horizon 2040). Dans de pareilles
conditions il est évident que la capacité
d'épargne des salariés seront fortement
réduites. De nombreux gouvernements seraient tentés de recourir à l'impôt pour
financer les déficits des caisses de retraite. Or, une telle solution comporte le risque
d'aggraver le déficits budgétaires ou, du moins, de réduire l'épargne publique.
La capitalisation
favorise t-elle l'épargne ?
A priori, les
régimes qui fonctionnent selon la capitalisation s'inscrivent sans conteste dans la
logique de l'épargne. en effet, dans de tels systèmes, les cotisations ne sont pas
redistribuées au profits des retraités. Elles sont plutôt inscrites dans les comptes
personnels des intéressés. Au cours de sa vie active, l'assuré accumule ses cotisations
auxquelles s'ajoutent les intérêts versés par la caisse gestionnaire. Pour faire face
au financement des pensions, la caisse de retraite est appelée, de son côté à
constituer des réserves financières en achetant les titres et valeurs mobilières et en
investissant dans l'immobilier notamment.
La capitalisation
repose donc sur une logique d'accumulation : chaque individu finance sa propre retraite en
constituant des réserves. Celles-ci croissent progressivement jusqu'à l'âge de la
retraite. Le capital constitué est alors transformé en rente viagère. Cet ajout de la
capitalisation, à savoir sa capacité de drainer une épargne importante susceptible de
favoriser la croissance, séduit de plus en plus. Les Etats-Unis et la Grande Bretagne ont
été les premiers à mettre en place des fonds de pensions chargés d'assurer des
prestations complémentaires au régime de base fonctionnant selon la répartition. La
place réduite de ce dernier, puisque la pension qu'il offre ne dépasse pas 20 à 25% du
salaire, a laissé le champs libre à ces fonds qui ont pu, de ce fait, prospérer de
façon rapide.
Le Chili a été le
premier pays à faire école en réalisant en 1981 le passage d'un régime public basé
sur la répartition à un système totalement privatisé et capitalisé. Les fonds
chiliens ont pu collecter, depuis leur création à fin 1997, plus de 30 milliards de
dollards. Ils sont devenus le deuxième investisseur institutionnel après les banques.
Les avoirs des fonds de pension excèdent 50% du PIB aux Etats-Unis, au Royaume Uni, aux
Pays Bas et en Suisse alors qu'ils ne dépassent pas 10% dans les pays d'Europe
continentale ayant adopté la répartition
pour le financement de leurs régimes
de retraite.
La technique de la
capitalisation se veut donc responsabilisante dans la mesure où elle oblige l'assuré à
se constituer un capital suffisant pour financer sa propre retraite. Cette affirmation
mérite cependant d'être nuancée. Dans la logique de l'épargne pure, le montant de la
pension est normalement déterminé de manière actuarielle ( en fonction du capital
accumulé et de l'espérance de vie). C'est ce qui se fait d'ailleurs au Chili après la
réforme de 1981: le capital constitué par l'affilié
est transféré par la caisse de
retraite à l'une des sociétés d'assurance qui le transforme en rente viagère. Dans
pareil cas, le risque de marché n'est pas supporté par la caisse étant donné qu'elle
ne garantit pas le rendement fixé à l'avance. c'est le principe qui fonde les régimes appelés à
"cotisations définitives".
Or, en fait ce sont
plutôt les systèmes dits à "prestations définies" qui prédominent. Dans ce
cas, le niveau des pensions est connu à l'avance. c'est à la caisse de trouver les
moyens de financement nécessaires et d'assurer les risques de marché. Si les ressources
s'avéraient insuffisantes la caisse n'a pas d'autre choix que d'augmenter les cotisations
des nouveaux affiliés. La différence avec la répartition est alors atténuée.
Le constat
Toutes les études
effectuées à ce jour aboutissent pratiquement au même constat : l'absence de preuves
convaincantes que l'introduction des régimes de retraite par répartition encouragent les
personnes affiliées à épargner moins étant sûres de percevoir un revenu durant leur 3ème
âge. Il n'est pas évident, non plus, que la capitalisation favorise toujours l'épargne
et l'investissement.
Didier Pene
constate dans son ouvrage "la dynamique de la retraite" (un paradoxe : "il
est curieux que le taux d'épargne soit généralement supérieur dans les pays où le
système de répartition est dominant". A ce propos, il rappelle qu'en 1990 le taux
d'épargne des ménages était sensiblement inférieur aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, pays de capitalisation,
avec respectivement 6,9% et 4,2% de l'épargne disponible brute. En Allemagne, en France
et en Italie, pays où règne la répartition, le même taux était respectivement de
18,4%, 14,4% et 14,2%.
Le même auteur
continue en s'interrogeant : Comment se fait-il, si la capitalisation incite réellement
les ménages à épargner davantage, qu'aux Etats-Unis, pays à forte dose de
capitalisation, "les habitants n'épargnent que les tiers de ce qui serait
nécessaire pour qu'il maintiennent leur niveau de vie à la retraite ?". Cette
observation est d'ailleurs confirmée par des économistes de la Réserve fédérale
américaine : "les salariés ne semblent pas épargner assez pour leur retraite"
(Nuances).
Il importe de
rappeler que la question qui a suscité la curiosité des chercheurs est celle de savoir
laquelle des deux techniques, la capitalisation ou la répartition, encourage les ménages
à épargner davantage. Bien entendu, le choix est supposé être libre, spontané et sans
influence des pouvoirs publics (par le biais d'incitation fiscale notamment). En réponse
à cette interrogation, la majorité des auteurs considère que les système de retraite,
qu'ils soient à base de répartition ou de
capitalisation, sont généralement neutres.
D'autres facteurs
tels que les exonérations fiscales, le caractère obligatoire de l'adhésion et, dans une
certaine mesure le taux de remplacement offert par le régime, (montant de la pension par
rapport au dernier salaire), s'avère plus déterminant dans le comportement des assurés.
Il est
incontestable que dans un pareil contexte, la capitalisation permet à tout pays qu'il
adopte de disposer d'une épargne additionnelle importante et mieux adaptée aux
investissements à longs termes.
A ce propos,
l'exemple américain est édifiant : c'est la défiscalisation qui coûte au trésor
public la bagatelle de 50 milliards de dollars par an qui a permis aux fonds de pension de
devenir une force de frappe économique respectable. (En 1993 ils détenaient 30% des
actions cotées en bourse et 35% des marchés obligatoires).
On dit aussi que
c'est l'épargne drainée par les caisses d'entreprises qui détiennent aujourd'hui plus
de 500 milliards de D.M. d'actifs (10% environ du PIB) qui a permis à l'économie
allemande de réaliser une nouvelle révolution industrielle au lendemain de la seconde
guerre mondiale.
La capitalisation
n'est pas la panacée
Le développement d'un marché
de la capitalisation implique, certes, une hausse du taux d'épargne et par voie de
conséquence, des capacités supplémentaires d'investissements. cependant il ne faut pas oublier qu'un tel
phénomène n' est réalisable que durant la phase de montée en régime. C'est à dire au
cours de la période d'accumulation qui se caractérise par la supériorité des
cotisations par rapport aux pensions. Autrement dit, lorsque la population des actifs est
plus nombreuse que celle des retraités. Or, le vieillissement démographique peut avoir
des conséquences qui pourraient s'avérer plus graves dans le cas de la capitalisation.
D'abord, quand les
charges des pensions dépassent les ressources procurés par les cotisations, du fait de
la réduction du nombre des actifs, les caisses de retraites s'engagent dans un cycle de
désépargne, de désinvestissement. Le risque d'assister à une chute brutale des
rendements des actifs détenues par ces caisses par le simple effet de la loi de l'offre
et de la demande est indéniable. De nombreux auteurs commencent à considérer une telle
hypothèse avec plus sérieux: "lorsque la génération du baby-boom commencera de
prendre sa retraite d'ici 10 à 20 ans, les représentants de cette génération seront
très certainement vendeurs nets des actifs financiers qu'ils auront accumulés durant
leur vie active. Or, la génération plus jeune étant beaucoup moins nombreuse, le prix
des actifs financier pourrait s'en trouver déprimé". Le même article poursuit que
"là encore, le capital physique deviendra comparativement plus abondant que la main
d'uvre et cela pèsera sur les rendements du capital réel".
Dans le contexte
des pays menacés par le vieillissement démographique le sentiment est de plus en plus
partagé que les gestionnaires des caisses de retraite ainsi que les affiliés eux-mêmes
doivent "anticiper une baisse possible de la valeur des actions et des obligations,
la génération issue du baby-boom commençant de liquider ses avoirs pour financer sa
consommation". Il faut noter aussi que l'allongement de l'espérance de vie exerce le
même effet, à savoir, la baisse du rendement des rentes viagères
En conséquence,
l'utilité de l'épargne additionnelle dépend d'abords du niveau d'accumulation du
capital. Lorsque l'économie est surcapitalisée, l'épargne surabondante par rapport aux
opportunité d'investissement, la capitalisation est macro économiquement nuisible. Elle
le serait aussi pour les individus puisque le rendement ne peut être que faible ou même
négatif si le taux d'inflation est élevé par rapport aux taux d'intérêt réel.
Il y'a aussi une
deuxième condition qui revêt une importance capitale. Il s'agit de la qualité de
l'investissement. comme le soulignent Marc-Antoine Klein Peter et Olivier Robert De Massy
: "sans doute est-il nécessaire d'investir, mais il convient surtout de bien
investir". Ces mêmes auteurs précisent qu'il "convient de ne pas faire de la
formation brute de capital fixe un objectif en soi, auquel le développement des fonds de
pension viendrait opportunément concourir". La capitalisation ne saurait être
viable et bénéfique que dans la mesure où l'épargne qu'elle génère occasionne une
progression plus forte de la production future. "la capitalisation ne saurait
actuellement de justifier que par les gains additionnels de productivité qu'elle serait
susceptible de générer".
En effet, l'on
oublie souvent que le financement des retraites, quelque soit la technique utilisée
(répartition ou capitalisation) se traduit toujours par un prélèvement sur la
productionnationale réalisée par les actifs. "Si les inactifs sont plus nombreux,
ils prélèvent une part plus importante de la production annuelle disponible au
détriment d la consommation des
actifs". C'est pourquoi, "la croissance plus soutenue de la production reste
alors la seule manière d'alléger la charge des prélèvement". Les mêmes auteurs
ajoutent que "selon latraditionnelle métaphore pâtissière, il est plus aisé
d'abandonner une plus grande part du gâteau si celui-ci grossit plus vite".
Si la
capitalisation ne garantit pas d'aboutir à un tel objectif, elle ne serait alors qu'une
fiction juridique et formelle.