LA POLITIQUE FISCALE ET L’EPARGNE AU MAROC

 
         Abdelaadim GUERROUJ

 

Les efforts déployés pendant plus deux décennies ont permis d’asseoir les conditions macroéconomiques et institutionnelles d’une croissance saine et durable. L’objectif d’une croissance forte et soutenue est mû principalement par une réduction du taux de chômage, une amélioration du niveau de vie des citoyens, et la préparation de l’économie nationale à la globalisation.

La réalisation de tels objectifs passent d’abord par un accroissement de l’investissement qui dépend à son tour et dans une large mesure du niveau d’épargne. Les conclusions de l’étude effectuée par un cabinet de consultants pour le compte du Ministère de l’Economie et des Finances font clairement apparaître que pour jeter les bases d’une croissance économique de l’ordre de 6%, le Maroc devrait disposer d’un taux d’épargne de l’ordre de 25% à même de financer ses investissements.

Ce niveau d’épargne découlerait d’une gestion rigoureuse des finances publiques, du développement de l’autofinancement dans l’investissement au sein des entreprises, et de  l’encouragement de l’épargne des ménages.

Donc l’accroissement du niveau d’épargne est un objectif intermédiaire à atteindre et la fiscalité pourrait jouer un rôle indéniable même si dans l’absolu elle n’est qu’un facteur parmi tant d’autres dans cette équation car cela ne repose pas uniquement sur l’aspect fiscal mais toute une infrastructure de réformes déjà initiées ou à initier.

Ainsi, nous analyserons dans un premier temps la politique fiscale actuelle de l’épargne sur la base des axes recommandés par l’étude citée plus haut, ensuite il sera procédé à la détermination de quelques pistes de réflexion en vue de l’élaboration d’une stratégie de l’épargne à travers la politique fiscale.

 

Partie 1 – La politique fiscale actuelle et l’épargne

En analysant la politique fiscale actuelle, on s’aperçoit qu’il existe une série de mesures visant à développer l’épargne. En effet, Cela est ressenti à plusieurs niveaux :

 

A – dans la gestion rigoureuse des finances publiques

            La fiscalisation des titres d’emprunt émis par l’Etat s’intègre dans cet esprit car le Trésor se trouve démuni des privilèges dont il bénéficiait par rapport aux autres émetteurs. D’où une meilleure allocation du capital d’une part, et une réorientation partielle de l’épargne vers des investissements plus productifs plutôt que de financer le déficit budgétaire.

 

B – le développement de l’autofinancement dans l’investissement au sein des entreprises

A travers la TPA qui est actuellement de 10 %, (elle était de 5 % jusqu’en 1998 pour les actions cotées et les OPCVM) et la TPCVM de 10% (exonération totale jusqu’au 30.06.1999), on peut conclure que l’administration fiscale a choisi clairement et  délibérément de privilégier le développement de l’épargne par le biais des titres de capital par rapport aux titres d’emprunts.

 

C – L’encouragement de l’épargne des ménages

Les principales mesures fiscales sont les suivantes :

·         Exonération de tous impôts et taxes du produit du carnet de la Caisse d’Epargne Nationale.

·         Exonération à la TPCVM, du profit afférent aux cessions réalisées au cours d’une année civile et n’excédant pas 20.000 dhs.

·         Une déduction non limitée au titre de l’IGR et bénéficiant aux salariés qui souscrivent une retraite complémentaire.

·         Une réduction de 10 % du montant des achats nets d’actions cotées sans que la base de calcul ne puisse dépasser 16.500 dhs, soit 1650 dhs  d’impôts.

·         Etc.

Toutes ces mesures ont permis de canaliser de l’épargne vers certains produits,  à en juger par l’encours des OPCVM qui est actuellement d’environ 31 milliards de dhs , et le taux d’épargne qui est passé de 16% en 1994 à 21,4 % en 1998.

Toutefois, il convient de signaler que la politique fiscale actuelle ne reflète pas assez une stratégie clairement établie à travers des objectifs à atteindre à court, moyen et long terme.

 

Partie 2 - Politique fiscale de l’épargne de demain .

Quelle politique fiscale de l’épargne pourrait-on envisager ?

La stratégie proposée repose sur le développement d’une part de l’offre des produits canalisant l’épargne, et d’autre part sur une demande de qualité orientée vers l’épargne à long terme et la petite épargne.

Comme les principes adoptés en matière de fiscalité des valeurs mobilières semblent appropriés, il paraît opportun et primordial à l’heure actuelle d’orienter la politique fiscale de l’épargne sur les axes en question .

 

A – Une politique fiscale qui favorise l’offre de produits financiers

·         Encourager les entreprises à s’introduire en bourse grâce à des incitatifs fiscaux tels qu’une exonération partielle de l’IS pendant une durée déterminée( c’est le cas en Tunisie).

·         Des mesures du type de ce qui existe en Corée du Sud où le transfert des entreprises familiales peut être exonéré d’impôt si les propriétaires introduisent une partie du capital en bourse.

·         Prévoir une fiscalité appropriée pour les fonds de capital.

·         Encourager les entreprises à ouvrir le capital à leur salariés par le biais d’un incitatif fiscal, je fais référence au plan d’épargne entreprise (PEE).

·         Encourager également la création de nouveaux produits tels que les plans d’épargne action (PEA) .

·         Encourager le développement de tous les titres faisant partie du quasi-capital (actions privilégiées, obligations convertibles en actions, certificat d’investissement, etc…)

 

B – Une politique fiscale qui favorise une demande de qualité

On entend par une demande de qualité une épargne qui s’oriente vers le long terme et les ménages.

 

                      ·          Développer l’épargne longue

 

En effet, les liquidités détenues par les agents non financiers ont représenté en 1998 environ 255 milliards de dirhams, soit 77% des actifs financiers détenus. D’où l’importance de réorienter l’épargne à court terme vers des canaux favorisant l’épargne à long terme pour permettre aux banques de s’engager sur le long terme.

De plus, il ne faudrait pas perdre de vue que l’épargnant met au premier rang de ses préoccupations le souci de rentabilité des fonds investis. Et c’est à ce niveau qu’il faudrait agir, notamment par :

                     1.         Une fiscalité attractive lorsqu’il s’agit de produit financier détenues sur une longue période, et cela est valable aussi bien pour les titres à revenus fixes que les actions. On pourrait penser à étendre les abattements qui s’appliquent aux entreprises en matière de plus-values en fonction de la période de détention aux particuliers (exemple abattement de 25% lorsque la période de détention est entre 2 et 4 ans, 50% entre 4 et 8 ans, 70% pour une durée supérieure à 8 ans ).

                     2.         Et dans le but de prévenir les mouvements spéculatifs, il conviendrait de taxer les revenus placés à court terme comme les revenus  assujettis à l’IGR selon le barème progressif en vigueur.

                     3.         Favoriser davantage les produits qui sont de  nature des produits d’épargne à long terme tels que l’assurance vie en augmentant le seuil de déductibilité, et les produits de retraite par  capitalisation.

 

·        Développer la petite épargne

 

       1.         Par une double taxation, au niveau de l’entreprise et l’épargnant lorsqu’il s’agit de dividendes, en se retrouve avec un niveau de taxation de l’ordre de 41,5% .Il faudrait rappeler que l’épargne investie n’est en fait que la résultante d’un revenu primaire qui était déjà taxé à l’IGR . A ce niveau , même l’égalité du traitement devant l’impôt n’est pas respectée. On pourrait  imaginer certains mécanismes comme l’avoir fiscal pour atténuer cette surtaxation.

       2.         Elever le niveau d’exonération pour les plus-values découlant des cessions à 50.000 dhs par exemple .

       3.         Encourager les Salariés à devenir actionnaires leur entreprises par le biais  du PEE à travers des déductions fiscales .

 

C – Vers une politique fiscale à la portée des épargnants

 

 Cette politique  fiscale pourrait se traduire par :

1-       Des dispositions fiscales simples à appliquer qui passent d’abord :

·         Par un renforcement du prélèvement à la source, car il permet à l’investisseur une meilleur visibilité et lui évite les procédures lourdes avec les multiples déclarations et délais à respecter  .

·         Regrouper les dispositions fiscales relatives à l’épargne et qui sont actuellement dispersées à travers plusieurs textes (TPA,TPPRF,TPCVM, OPCVM, loi sur la Bourse etc...) .Cette question se  pose avec plus d’accuité dans l’esprit du renforcement du caractère synthétique de l’IGR  et l’IS dans le cadre du code général des impôt . .

·        Ces deux  derniers points  semblent à priori contradictoires, mais sont en fait complémentaires car tout dépend de l’horizon considéré . En effet,  le besoin d’éduquer les épargnants est une étape préalable à travers la simplification des procédures, avant de passer à l’appréhension globale des revenues .

 

Conclusion

 

Je rappelle que la fiscalité n’est pas le seul intervenant dans ce processus, et que l’accroissement de l’épargne dépend aussi de facteurs économiques et sociaux. 

Ainsi, comme vous l’avez remarqué, le débat sur l’interventionnisme versus neutralité n’est pas ouvert, mais convaincu plutôt  de l’intérêt d’une politique fiscale engagée, c’est la qualité et la visibilité qu’offrirait une telle politique qui intéresse les épargnants .

La politique fiscale doit ainsi dépasser la vision uniquement comptable des recettes recouvrées chaque année et leur accroissement dans le temps, elle doit jouer un rôle véritablement dynamique et soutenu pour le développement de l’épargne afin de favoriser la croissance.

Il faut également vendre les mesures fiscales à travers une communication appropriée et à la portée de l’épargnant, car même les incitations les plus attractives, ne peuvent atteindre des objectifs que si elles sont bien présentées aux épargnants.